Après la guerre des Six Jours qui a vu le peuple d'Israël renouer avec la terre de ses ancêtres, libérer Jérusalem sa capitale éternelle, et se renforcer aussi bien intérieurement (confiance en soi) qu'extérieurement (sécurité affermie par l'extension des frontières et par la débâcle des armées arabes les plus redoutables), se développèrent des courants "pacifistes" qui jugèrent cette victoire gênante vis-à-vis du monde et immorale vis-à-vis des Arabes, du fait de l'expansion territoriale et de l'humiliation infligée. Ils estimaient qu'il était préférable de se défaire au plus vite de ces conquêtes au risque de mettre en danger la sécurité du pays, afin qu'Israël garde une image "morale". C'est bien avant la guerre des Six Jours que Jabotinsky aborda le sujet de la morale dans le sionisme. Il a toujours considéré, que ce soit dans ses discours ou dans ses écrits, que si la morale était une qualité indispensable, il ne fallait pas résoudre les problèmes de conscience par des solutions à court terme qui précisément ne faisaient que perpétuer l'immoralité. Dans le cadre du combat sioniste, la question de l'éthique fit apparition au lendemain de la déclaration Balfour en 1917, lorsque les premières rivalités nationales entre Juifs et Arabes se firent ressentir. En 1916, Jabotinsky écrit : "L'idée est répandue, selon laquelle les Juifs n'ont aucun "droit moral" de réclamer le contrôle d'Eretz Israël. Ce n'est pas moral dans la mesure où y vivent seulement 100.000 Juifs pour 600.000 Arabes [en 1916] ; en d'autres termes, réclamer pour la minorité le contrôle sur la majorité". Jabotinsky fustige au passage l'attitude des autres tendances sionistes qui se contentaient de demander la simple "liberté d'immigration" afin de rester "moral". Il affirme que pour que le destin du Yichouv ne dépende pas du bon vouloir de tel ou tel gouvernement, il faut aller tout droit à notre revendication : "le transfert du pouvoir local entre nos mains" telle qu'elle a été formulée lors du congrès de Bâle en 1897. L'obtention du pouvoir se ferait au moyen d'élections libres et démocratiques : étant donné que seuls voteraient les personnes sachant lire, et que le taux d'alphabétisation en 1916 dans la population arabe était très bas (particulièrement chez les femmes), les Juifs constitueraient la majorité au Parlement et rendraient possible l'immigration massive de centaines de milliers de Juifs qui viendrait renforcer le Yichouv en expansion, et très vite inverser les données démographiques et rendre possible le contrôle de la nouvelle majorité sur le pays. Jabotinsky accusé précisément d' "immoralité" s'en défend :"Des tribus, parlant l'arabe, contrôlent la Syrie, Aram [terres du nord de la Syrie et de l'Irak], le Yémen, le Hedjaz, l'Egypte, Tripoli [l'actuelle Libye], la Tunisie, l'Algérie et le Maroc. Sur ce territoire dont la superficie est égale à celle de toute l'Europe (sans la Russie) et qui peut accueillir un milliard d'hommes, s'étend un peuple [les Arabes] de 35 millions d'âmes. De l'autre côté, le peuple juif, pourchassé et sans refuge, qui n'a d'endroit à lui sur cette terre, aspire à Eretz Israël (...) Rapporté à tout ce territoire occupé par les tribus arabes, Eretz Israël ne représente pas plus de un pour cent. Je ne sais pas si de nos jours, il est encore permis de parler sérieusement de morale (...). Mais si c'est possible, permettez-moi de vous demander : qu'est la morale ? Est ce que l'on peut parler de morale lorsque l'un détient beaucoup et que l'autre détient peu ? Y-a-t-il morale lorsque la terre, qui est à la base de l'existence, s'accumule dans des proportions colossales pour un peuple (qui n'est même pas capable de la travailler), alors qu'un autre doit errer tel un chien vagabonde sur les routes (...) Comment pouvez-vous appeler ceci "morale" ? Même si nous venions conquérir Eretz Israël, avec l'épée au poing, nous aurions raison aux yeux de l'Éternel et de l'homme, de même qu'a raison le mendiant qui prend au riche(...) Sur les 2 millions de km², les Arabes occuperont 1.9 millions de km² et grâce à cela, il y existera un Etat juif, ce qui apportera enfin une réponse à l'une des questions les plus douloureuses de l'histoire. Bien entendu, aucune mesure de rétorsion ne sera prise à l'encontre les Arabes qui vivront en Eretz Israël (...) Il y a suffisamment de place."