Une des innovations de Jabotinsky à la rue juive et sioniste fut certainement sa manière de concevoir la lutte, qui selon lui, devait être continue, sans concessions ni soumissions, jusqu'à concrétisation des objectifs fixés. Il condamna sans appel la passivité, la résignation et la "modération" des autres tendances dans le mouvement sioniste. Bien que Jabotinsky fut un écrivain et un orateur de talent, jamais il ne crut à la force des mots lorsqu'ils ne s'accompagnent pas des faits. En 1920, dans un article paru dans le Haaretz, "la méthode karansky", il écrit : "Karansky était avocat. Il s'agit d'une excellente profession tant qu'elle s'exerce entre les quatre murs d'une cour de justice (...) S'il est prouvé et clairement montré qu'un homme est dans la légalité, alors il gagne le procès et est acquitté. Mais si on extrait cette psychologie de la cour de justice et qu'on l'introduit dans le champ politique, à fortiori dans des moments de crise, alors on signe l'arrêt de mort de l'Etat. En effet, la machine politique ne fonctionne pas selon des règles de logique formelle. Karansky ne comprit pas cette différence." Jabotinsky nous rapporte l'anecdote suivante : dans le centre-ville de Pétrograd se croisent deux grandes rues dans lesquelles circulent des tramways dans tous les sens. Un beau jour, vint un homme avec une chaise en bois et s'assis précisément à l'endroit où se croisent les rails de la ligne de tramway, bloquant ainsi la circulation et occasionnant des embouteillages monstres. "Le premier tramway arriva et s'arrêta devant l'homme assis. Le conducteur lui cria "va-t-en, que fais-tu ici ?" L'homme répondit "je ne laisserai pas passer" Une foule commença à se former autour. Une dizaine de wagons de tramways s'accumula, puis une vingtaine, tous en file. Et l'homme assis continuait : "je ne laisserai pas passer". On partit chercher Karansky qui envoya son secrétaire personnel sur les lieux afin qu'il parle au perturbateur et lui explique que la liberté de circulation des tramways est une des bases de la liberté. Le perturbateur entendit et répondit : "je ne laisserai pas passer". Karansky donna l'ordre de relater l'affaire le lendemain dans tous les journaux de la ville. Ce qui fut fait, mais le perturbateur poursuivait : "je ne laisserai pas passer". Alors Karansky contacta la Douma pour une réunion extraordinaire ; ils discutèrent toute la nuit et à la fin fut adoptée la proposition de Karansky : reconstruire les rails, de la rue Nowsky à un autre endroit. Un expert fut convoqué et les travaux commencèrent. Pendant ce temps, se rendit un simple Moujik à Pétrograd depuis sa province du centre du pays. Il vit que l'on creusait et demanda pourquoi. On lui raconta l'histoire (...) Il s'approcha du perturbateur et lui demanda : "tu ne laisseras pas ?" et l'homme assis de lui répondre : "je ne laisserai pas". (...) C'est alors que le Moujik remonta ses manches et qu'un bruit fracassant se fit entendre. L'homme et sa chaise disparurent des rails". Jabotinsky rappelle la faute à ne jamais commettre lorsque l'on lutte. Elle comprend trois phases : protester - ne pas obtenir gain de cause - se soumettre. Il faut, dit-il, protester et se battre, même si l'on ne gagne pas, mais il ne faut jamais se courber. "La soumission du vaincu est un précédent moral et juridique, en particulier quand cette soumission s'exprime non seulement par une souffrance passive, mais aussi par des actes, par une adaptation active à la loi contre laquelle j'ai protesté". Jabotinsky fustige la modération politique de l'exécutif sioniste qui se contente de petits pas, sans aller droit à la revendication essentielle (l'indépendance) et en se soumettant ainsi par avance au bon vouloir des Anglais et aux prétentions des Arabes. En effet, le temps nous est compté, la tâche est rude : mettre en oeuvre le plan de sauvetage des Juifs (l'Evacuation vers Eretz Israël), étendre le Yichouv, créer une force armée régulière capable de le défendre, développer les structures étatiques et les institutions. La lutte doit donc être continue, sans relâche ni résignation, car cesser le combat et accepter la situation, c'est perdre à l'avance.